Récit : méharée de Chinguetti au Banc d’Arguin

Soudain, un flash argenté sur ma gauche. Entre les deux dernières dunes, je l’ai vue, l’espace d’un instant, sans trop y croire à force de l’avoir imaginé. La minute est savoureuse, je prends mon temps et réajuste mon chèche, comme avant une rencontre solennelle. Quelques pas encore, pour atteindre le sommet de cette fameuse dune, et sur la platitude infinie, je découvre enfin la Baie de Saint Jean, nappe de mercure immobile et aveuglante. Le soleil commence à descendre de son zénith impitoyable et gagne l’ouest, m’aveuglant comme il le fait chaque après-midi depuis trois semaines. La minute est essentielle, elle a nécessité 500 km de marche. Cinq cent fois mille mètres de marche, pour les 21 bipèdes et les 33 quadrupèdes qui constituent notre caravane. Que d’efforts pour voir la mer !

Et pourtant, quelques mois auparavant …

« Mais pourquoi tu vas là-bas ? C’est plat, il n’y a rien ! » Cette remarque, je l’avais déjà entendue, mais cette fois, formulée par un collègue expérimenté, elle m’interpelle. Et les cartes me laissent septique. Avez-vous déjà vu des cartes précises de Mauritanie ? Pas celles de l’Adrar ni du Tagant, les autres, celles qui ne présentent qu’un rectangle jaune pâle, assorties de 2 ou 3 noms abscons, accompagnées d’un « eau saumâtre temporaire » de meilleure augure. Peu motivant non ? Et pourtant, nous y sommes allés. Il est vrai que cette absence de reliefs et d’informations ne concerne qu’un tronçon de l’itinéraire. A peine 250 km sur un périple de 500. Je reste sceptique, et prévient les éventuels candidats au voyage que la partie centrale du voyage sera « d’une grande monotonie, d’une belle monochromie ». Jolie périphrase qui ne rebute pas lesdits candidats qui sont d’ailleurs plus nombreux que je ne peux en emmener. Aussi, pour ceux qui n’ont pas pu venir et pour les autres, retour sur les événements.

L’histoire commence de nuit, loin de la côte, dans le village de Chinguetti sur le plateau de l’Adrar. Le bourg est assoupi, nous sommes fatigués après une grosse journée de route depuis Nouakchott. Aux portes du village, trente-trois chameaux sont baraqués, sept Maures s’activent à paqueter le matériel, la nourriture et les bagages afin que tout soit prêt à l’aube. Le jour dit, après une rapide visite, nous sommes en ordre de marche. Si Chinguetti n’est pas un port de pêche, c’est pourtant là que débute notre traversée de la plage. Le village est d’un calme étonnant : l’effervescence touristique de ces dernières années est retombée, les oasiens ont retrouvé des occupations normales, les palmiers et les chèvres. Nous prenons la piste, vers le sud ouest déjà.

La puissante falaise de l’Adrar forme la côte de la Mauritanie. Entre la côte rocheuse et l’Océan proprement dit, la Mauritanie est une immense plage à marée basse. Pour l’heure nous cheminons sur les sentiers qui relient palmeraies et pâturages dans le coeur du pays, ces reliefs qui offrent l’eau permanente, refuge indispensable pour traverser l’été cruel.
Une première journée dans les dunes, pour se mettre en jambe, roder la caravane, régler les selles. Le ciel est chargé, quelques averses agrémentent la première nuit.

Et déjà nous laissons l’erg Warane derrière nous pour atteindre la « chaîne » de Zerga. Un relief chaotique qui tient ses origines au lointain passé où le plateau était coiffé d’une calotte glaciaire. L’ambiance est plus chaude et plus aride aujourd’hui; bien que des jardins temporaires y prospèrent, à la faveur des pluies de l’été passé. Et pourtant, quelque chose intrigue : le pâturage est correct, les jardins plantés, les palmiers bruissent dans la brise … et pourtant l’Adrar est vide. Vide de touristes, ce qui était prévisible, mais également vide de ses habitants, ce qui trouble les voyageurs.
Dans les palmeraies, l’eau abonde mais personne, pas une chèvre, pas un chameau, pas un rire d’enfant. Sur les plateaux, l’herbe est – relativement – abondante, les acacias verts et nos chameaux font bombance. Mais où sont les troupeaux me demande-t-on ? La réponse viendra plus tard, plus loin, mais ce constat me met en confiance pour la suite du voyage. Car si les gens ne sont pas ici, c’est qu’ils sont ailleurs non ? Et s’ils sont partis, c’est qu’ils ont trouvé mieux …

Plus au sud, c’est l’erg Amatlich, le grand déversoir des plateaux sud. De chaque côté de la longue bande de dunes s’étalent des rivières de palmiers. Le cadre est somptueux, c’est celui des grandes palmeraies de l’Adrar. Là encore, pas une voiture, pas un grincement de puits à balancier. La caravane passe, mais il n’y a pas de chien pour aboyer. Un âne pourtant sème le trouble. L’aventure continue, ou plutôt elle commence : nous sommes à l’extrême pointe de l’Adrar, dans la zone inondable de la Graret Lefras. Cette vaste cuvette à fond plat est ornée d’un gazon ras mais plus irlandais que mauritanien. Nous ne nous laissons pas abuser : devant c’est l’inconnu. Mohamed Salem, honnête et confiant me lance : « maintenant c’est toi le guide pour la mer ». Bagatelle, il n’y a que 300 km de plage, et de surcroît, c’est tout droit …

La plage

Un seul écueil sur cette plage : s’il est facile de se déplacer en ligne droite et difficile de louper un océan en marchant vers le couchant, il faut coûte que coûte dénicher chaque jour du pâturage, « le gazoil des chameaux » comme on dit ici. Une nécessité à intégrer tout en veillant à conserver des étapes d’une durée raisonnable. Il faut donc avancer comme des nomades – donc savoir profiter des opportunités – et être efficaces comme des Européens sous peine de rater l’avion de retour -hypothèse peu envisageable-. Côté logistique, tout fonctionne à merveille. Mohamed Salem mène sa caravane au doigt et à l’oeil : chaque matin il réussit l’exploit de mettre en marche les 33 chameaux à 6h59. Le cuisinier bougonne mais il est d’une rapidité et d’une organisation étonnante. Les voyageurs ne sont pas en reste, chacun gère son rythme en toute sérénité. Je ne pouvais rêver meilleure caravane.

Les plaines immenses sont vides certes, mais pleines de surprises. La première est esthétique : la variabilité du grand vide est impossible à décrire mais elle existe. Harmonie des gris, pureté de l’horizon, nudité essentielle. Le vide est envoûtant, le vertige horizontal, l’absence offre la liberté. Seules contraintes : tenir un cap constant à 260 ° qui ne supporte que de légères dérives vers le pâturage du soir. Car la végétation existe, nous l’avons rencontrée. Bien aidés en cela par les bergers rencontrés, qui constituent notre seconde surprise : il y a des gens partout. Partout … certes la densité est faible, mais chaque jour, nous croisons une ou deux tentes. Ce sont les habitants de l’Adrar qui sont au pâturage, comme on monte en estive dans les Alpes. Voila la vraie Mauritanie, celle des éleveurs qui exploitent des terres ingrates mais immenses. Sitôt que l’on aperçoit la tache blanche d’une tente, on se déroute pour passer à proximité. Exclamations, rencontres rapides mais cordiales et qui – au grand bonheur des chameliers – se concluent invariablement par : « oui, si tu vas là-bas, tu trouveras de l’herbe ce soir ». La baraka nous accompagne, nous n’avons pas à nous dérouter ou à allonger démesurément les journées. Déterminée mais fluide, la caravane avance, les journées sont bien remplies mais pas épuisantes.

Les kilomètres défilent. Du nouveau sur la plaine : les dunes de l’erg Akchar se resserrent et ce matin nous nous jetons dans un aklé, chaos dunaire qui fait serpenter la caravane. Loin devant, je cherche les meilleurs passages, tente de trouver une logique au chaos. La dune est molle, le rythme soutenu, l’horizon barré par la houle de sable. Il faut passer dans la journée, et gagner la plaine du Tijirit, de l’autre côté. Imperturbable, la caravane progresse, sans une halte, sans une faiblesse. Une grosse tache de végétation et l’on s’arrête enfin, petit répit sans ombre. Et avant le soir, la plaine infinie reprend. L’astuce du Tijirit, c’est cette forêt qui fuit. Explication : au Tijirit, on progresse sur un terrain parfaitement plat et ferme. Les arbres dépassent rarement la taille d’un chameau et sont espacés de 50 mètres. Au niveau du sol, le bipède voit donc toujours une forêt à l’horizon. En progressant, il croise des arbres épars, mais ne pénètre jamais la forêt. Ce qui est d’ailleurs une illusion d’optique, puisque les arbres sont jointifs … sous le sol grâce à leur incroyable réseau racinaire.

L’océan !

L’harmattan nous épargne lors des dernières étapes, néanmoins son souffle constant nous apporte plus de poussière que d’iode. Que cette plage est longue! Que la mer est loin …

Depuis que nous sommes passés sous la barre psychologique des 50 km avant l’altitude 0, nous l’attendons, nous le guettons cet Atlantique, notre Atlantide. Chaque protubérance rocheuse, le moindre mamelon, la plus petite dune … nous gravissons l’intégralité des accidents de terrain avec l’espoir caché de découvrir enfin autre chose que le sol calciné et la végétation rabougrie. De sourds phantasme de vagues et d’eau salée nous hantent. Pourtant, ce n’est pas fini. Nous arpentons les longs cordons de l’erg Azefal. Monter la dune, descendre la dune. Donner de loin des indications à la caravane, ici, à gauche, plus loin, à droite. Monter la dune, descendre la dune, et ce soleil qui n’en finit pas de descendre sur l’ouest, sur l’océan. Et puis, enfin, sur la gauche, un flash argenté…

Damien Parisse, guide Détours Mauritanie

Facebook : Damien Parisse

Pour savoir qui est Damien, Rendez-vous sur notre page équipe

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *