Juin 2008, au retour d’une visite chez mes amis Maures

Juin 2008, au retour d’une visite chez mes amis Maures

10 juin 2008
Le long de la piste la végétation est rabougrie, jaunie, sèche. Les grandes graminées font tristes mines et seuls les acacias arborent encore une couronne de verdure. La sècheresse est de nouveau au rendez-vous. Après 15 ans de réminiscence la voilà à nouveau qui pointe son aride caractère. Les mauritaniens sont résignés et fatalistes, ils scrutent le ciel et portent importance à chaque indice donnant un éventuel espoir d‘une pluie prochaine. Le temps personne ne le commande, il faut s’en remettre à Dieu ; Ya Moulanah. Curieusement, sur la piste en bonne état, nous n’avons croisé aucun véhicule : presque personne ne circule alors que cette période est très importante pour la société Maure. C’est le temps des rencontres, des grands rassemblements, des retrouvailles. C’est l’essence même de la vie sociale qui se manifeste pleinement à ces moments là. Mais la pénurie vient d’une autre essence, celle du pétrole. Le paradoxe est spectaculaire: depuis que la Mauritanie exploite -ou fait exploiter- ses gisements de pétrole, la population n’a plus accès aux carburants, devenus inabordables. La fête des dattes, la guetna, vient de commencer dans l’Adrar mauritanien en cette fin de mois de juin. La récolte s’annonce bonne et les gens de Wadâne semblent soulagés. Mon ami Mahmoud est avec les troupeaux de chameaux, il les pousse vers le Sud, vers les dunes de l’erg Warane ou subsiste des touffes de sbot [Stipagrostis pungens] sèches. Les troupeaux ne peuvent plus rester sur le plateau d’Azilal où habituellement ils passent le plus fort de la période chaude. Les pâturages sont trop maigres et les troupeaux réfugiés là sont trop importants. Ces dernières années, avec le développement du tourisme saharien en Adrar, les nomades achetaient du fourrage pour compléter la nourriture de leurs animaux. Cette année, le blé, lorsqu’ils en achètent, me lâche Mohamed Salem, c’est pour nourrir les familles. Toutes les denrées alimentaires ont beaucoup augmenté ces derniers mois comme partout sur la planète. Je vois très clairement dans les yeux de Mohamed Salem que l’inquiétude est importante. Malgré les rires et les histoires, il est très préoccupé. Nous sommes sous la makhmeul de paille, il fait 47°C à l’ombre. Mahmoud, Sidi, Mohamed Salem et toute la fratrie des Oulad Sleimane ont beaucoup d’appréhension pour le devenir de leurs troupeaux, la vie de leurs familles et de leurs proches. En Adrar, la faim revient hanter les esprits ! Puis LA question arrive : "Penses-tu que cet automne les touristes vont revenir en Mauritanie ?" Je suis naturellement optimiste, il n’y a pas de raison de ne pas l’être mais je reste un peu évasif pour ne pas donner des espoirs trop importants. Certaines choses, nous les maitrisons et d’autres, nous les subissons. Les Maures sont toujours en plein désarroi, ils n’ont pas compris ce qui s’était passé à la fin du mois de décembre 2007. Ils appellent ce moment là « la catastrophe », ils parlent de l’arrêt brutal de la fréquentation touristique sur le plateau de l’Adrar. Après la torpeur des premiers mois, la chaleur aidant, la dure réalité est là. Toutes les familles sont touchées, il ne se passe plus rien, l’argent manque cruellement, plus personne n’a de liquidité. L’achat et la vente d’animaux se sont arrêtés, les entreprises de construction n’ont plus de chantiers, les petites commerçantes se sont endettées pour se fournir en objets à revendre aux voyageurs de passage. L’argent ne circule plus ; comme les voitures d’ailleurs. Cette micro économie vient de s’effondrer victime d’un ensemble de facteurs convergentes. Certaines catégories le sont encore plus que d’autres. Les chameliers, nos compagnons de voyages, ceux qui font d’un voyage en Mauritanie une aventure hors du commun, subissent tous les effets conjoncturels en même temps – sécheresse, augmentation démesurée des produits de première nécessitée, absence de revenu sur la vente des animaux ou la location de ceux-ci pour les caravanes touristiques. Alors, très pragmatiques, nous parlons de l’avenir. Il leur faut résister, survivre ces trois mois redoutables ; attendre que la pluie veuille bien s’abattre sur la région, sur la Mauritanie. Une nouvelle ombre se profile début septembre, le mois de Ramadan et le jeûne quotidien va s’ajouter à la pénurie, à la chaleur et à la longueur des jours. Evidement, nous pensons tous à la même chose, il ne faudrait pas que tous ces facteurs concordants déstabilisent la démocratisation réussie du pays, que cela ne génère pas une instabilité politique comme ça se produit ailleurs dans le monde actuellement (NDR depuis la rédaction de cet article un coup d’Etat a destitué le premier président démocratiquement élu). Nous sommes tous à espérer que le tourisme reprendra au mois d’octobre, ces données là, nous les maitrisons. Que les voyageurs soient de nouveau au rendez-vous avec ce peuple du Désert qui, aujourd’hui comme par le passé, nous démontre toute son abnégation, son humilité mais aussi toute sa fragilité. Alors, les événements tragiques de décembre 2007 ne seront qu’un accident qui doit nous permettre de jeter encore plus clairement les bases, les fondements de deux mots complémentaires : tourisme et responsable. En Adrar mauritanien, l’activité touristique avait permis un net recul de la pauvreté. Le tourisme saharien irrigue en profondeur les sociétés traditionnelles et permet un maintien des valeurs élaborées avec le temps et il permet aussi l’accès à un certain confort qui s’adapte aux besoins dans un environnement naturel exceptionnel mais impitoyable. Le taux de prévalence sur la région de l’Adrar s’était amélioré de manière significative jusqu’alors ; l’accident de cet hiver (2007) nous a démontré catégoriquement les résultats catastrophiques d’un manque de gestion de la crise. Alors que la fin de l’hiver s’est déroulée sans problème spécifique, il serait bon de rappeler à ceux qui ont alimenté, relayé et focalisé sans connaître qu’ils ont une part de responsabilité dans le désarroi de cette Terre si forte et si fragile à la fois. Que la responsabilité, qu’être responsable ne soit pas les maux, la plaie du tourisme.

Sylvain, Wadane le 30 juin 2008

 

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